Richard Turen, chroniqueur américain spécialisé chez TravelWeekly, possède "Churchill and Turen", une société d'organisation de voyages qui figure dans la liste du magazine "Conde Nast Traveler" des Meilleurs voyagistes au monde depuis que cette liste a été établie.
Lisez l'article en anglais sur le site de TavelWeekly :
http://www.travelweekly.com/Richard-Turen/Media-bullies-and-the-Concordia/
Le voici en français :
"Je n'ai jamais tellement apprécié les persécuteurs. Et en particulier ceux qui frappent les personnes à terre. Les persécuteurs détenteurs d'une carte de presse qui frappent les personnes à terre m'hérissent vraiment le poil.
Dans ma première chronique sur la tragédie du Concordia, que j'ai écrite juste après l'événement, j'ai suggéré que nous serions tous bien avisés de prendre une grande respiration et de laisser l'enquête officielle suivre son cours avant de tirer des conclusions sur les performances de l'équipage ou la réaction des propriétaires et exploitants du navire.
Mais l'idée selon laquelle il s'agissait d'une bande de « riches en vacances de luxe à la mer », comme l'a décrit sans réfléchir un présentateur local, était du pain béni pour les médias grand public qui n'ont pas pu résister.
Et donc il s'avère, nous disent les médias, que la marque Costa pourrait ne pas y survivre, que les voyageurs novices vont se détourner du concept de la croisière, que le cours de l'action Carnival va s'effondrer et que le grand public aura tellement peur des océans qu'il va plutôt se rabattre sur des séjours tout compris ou préférer visiter les Caraïbes en bus.
Rien de cela ne s'est produit. Il y a eu des aléas, mais les agents déclarent pour la plupart que les ventes de croisières se maintiennent.
Ce qui ne veut pas dire qu'aucun mal n'a été fait.
La marque Costa est fière d'attirer un nombre bien plus important de clients habituels fidèles que ce que les rapports des médias ont pu indiquer. Costa est une marque très connue en Italie, et ce dans le meilleur sens du terme. En Italie, vous ne faites pas une croisière, vous faites une « Costa ».
En attendant, j'ai passé un temps considérable à essayer de trouver la plus petite preuve que la fermeture du groupe Costa était officiellement en pourparlers. En vain. Tout cela n'était que calomnies nées d'une déclaration du PDG de Costa, Pier Luigi Foschi, sortie de son contexte.
Lorsque les médias de masse couvrent une tragédie dans notre secteur d'activité, il faut s'attendre à des exagérations et à des inexactitudes. En dehors de quelques exceptions extrêmement rares, ceux qui écrivent des articles sur les voyages n'ont même pas travaillé une seule journée dans le secteur.
C'est la raison pour laquelle Brian Ross, reporter en chef d'investigation pour ABC News, qui d'habitude fait consciencieusement ses devoirs, est passé à l'antenne dans les jours qui ont suivi la tragédie pour annoncer qu'« une heure après la tragédie, le capitaine du navire était attablé dans la salle de restaurant et qu'il commandait un dessert et des boissons pour la femme qui lui tenait compagnie. »
La presse mondiale a encouragé les déclarations portant à croire que tout ce qui intéressait ce « fringant capitaine », connu pour être un « coureur de jupons » et un « chauffard » imprudent, était de laisser une bonne impression à son « rendez-vous » illégitime après ce premier soir. Visiblement, personne n'a cherché à savoir qui était resté de service dans la salle de restaurant pour apporter le dessert au capitaine, alors que le paquebot s'inclinait et qu'une évacuation en masse était en cours.
Les initiés du secteur savent que les équipages italiens sont particulièrement estimés. Mais les médias devraient comprendre que les compagnies d'assurance possèdent des réglementations strictes qui régissent la couverture d'un investissement flottant de 500 millions de dollars et de son administrateur. Tout comme les banquiers qui financent le projet, d'ailleurs. Il est absurde de croire qu'un capitaine est choisi pour son charme.
Mais ce n'est pas ce qu'ABC News a fait savoir. La chaîne a diffusé une interview d'un soi-disant « avocat spécialisé dans les affaires maritimes » qui a exposé devant la caméra que les croisiéristes devaient « éliminer les preneurs de risques ».
En voilà une information intéressante. Les médias voudraient nous faire croire qu'il existe trop de casse-cou, de capitaines connus de la direction pour être des Jack Sparrow en puissance qui se refusent à obéir aux ordres. Cela conduit à des reportages inconsidérés et totalement inexacts.
Et puis on a Geraldo Rivera de Fox News, qui explique aux lecteurs de son blog ce qui s'est véritablement passé : « Ce bon à rien de capitaine [était] en train de faire le show avec son bateau en toute imprudence. ... Comment osent-ils promener ce paquebot gigantesque comme s'il s'agissait d'une voiture de sport flamboyante en parade devant les jolies filles sur la berge. »
Afin de se rendre plus crédible pour commenter la catastrophe du Concordia, Rivera a indiqué que, en tant que marin, il s'était « échoué littéralement des dizaines de fois dans des douzaines de pays ces cinquante dernières années ».
Costa s'est lancé dans la navigation en 1854, en transportant des olives entre la Ligurie et la Sardaigne. Nombreux sont les italiens qui ressentent une sorte d'attachement viscéral à l'histoire de la marque, et ils ne vont pas abandonner le navire de sitôt. Mais ils avaient besoin d'un héros pour refaire surface après cette tragédie, tout comme chaque événement majeur dans l'histoire de l'Italie doit avoir son héros.
Dans le cas présent, il s'est agi du beau garde-côte le Capitaine Gregoria DeFalco, qui a « ordonné » au découragé Capitaine Schettino dans son canot de sauvetage de « retourner à bord pour l'amour de ____. » L'expression est beaucoup plus forte en italien, et a une connotation sexuelle. Allez en Italie maintenant et vous verrez des italiens de tous âges qui portent des T-shirts arborant les mots « Vada a bordo, cazzo ». Une fois de plus, l'Italie est parvenue à se relever grâce à un héros capable de sauver leur dignité et leur sens du style.
Mais notre sentiment de perte ne devrait pas nous aveugler de certains faits et possibilités.
Quelles que soient les erreurs qu'il ait commises cette nuit-là, le Capitaine Schettino a, finalement, nettement barré en direction de la berge, afin de rapprocher le plus possible le navire sévèrement endommagé de la terre ferme. De nombreux passagers ont ainsi pu nager jusqu'à la rive.
Mais le tableau d'ensemble est celui d'un paquebot qui s'est couché sur son flanc et qui a commencé à couler 26 minutes après l'impact, l'équipage ayant réussi à faire évacuer en toute sécurité plus de 4000 passagers.
Il y a eu des pertes humaines et c'est dramatique. Des erreurs de jugement terribles ont été commises. Mais il s'avère également qu'une procédure d'évacuation d'urgence qui a sauvé la vie à plus de 99 % des passagers implique que de nombreux membres de l'équipage ont fait leur travail extrêmement bien.
Personne dans les médias n'a prêté attention au fait que l'équipage philippin du Concordia, lorsqu'il a finalement été autorisé à rentrer à Manille en avion, a été accueilli en héros. A tous les égards, il a agi dans la discipline et le calme, et les cuisiniers et les membres d'équipage de cabine philippins se sont attachés avec une corde pour travailler en équipe au sauvetage des passagers. Mais cela ne cadre pas avec l'allégation des médias selon laquelle l'équipage ne savait pas ce qu'il faisait.
Costa et Carnival Corp. n'ont pas, pour des raisons principalement juridiques, pu répondre intégralement et avec franchise. Je peux vous assurer qu'ils ne me choisiraient certainement pas pour parler en leur nom. Mais faire des croisières est statistiquement plus sûr que de rester chez soi, et il nous incombe, collectivement en tant qu'agents, de dire la vérité à nos clients et de réfuter les mensonges et les exagérations des persécutions des médias du grand public."